Journal de l'école

Le Président et le Professeur : La Camerounisation de l’enseignement

 

En 1973, alors que le Cameroun a proclamé son indépendance depuis plus d'une décennie, son système éducatif reste profondément inféodé à celui de l'ancienne métropole française. Le cordon ombilical n'est pas rompu : les deux plus prestigieux établissements du pays, le Lycée Général Leclerc de Yaoundé et le Lycée Joss de Douala, viennent à peine d'accueillir leurs premiers proviseurs nationaux.

Le Président

Face à ce constat, le président Ahmadou Ahidjo, qui s'est arrogé le titre de « Père de la nation », nourrit un profond malaise. La guerre de libération, qui a ensanglanté le pays avant et après l'indépendance, s'est muée en un conflit fratricide. Pour vaincre l'opposition nationaliste, Ahidjo s'est appuyé sur l'armée et les conseillers français. Cette alliance historique alimente un procès en illégitimité : pour ses détracteurs, il n'est que la marionnette de Paris, et le Cameroun, une colonie qui a simplement changé de masque.

Le ridicule de la situation s'invite jusque dans les salles de classe. Sur les bancs de l'école, les jeunes Camerounais continuent de psalmodier des dictées évoquant « le port de Marseille » ou les splendeurs d'un « bel hiver neigeux ».

Ahidjo comprend qu'il doit impérativement « camerouniser » l'enseignement. Il ne s'agit pas d'un simple ravalement de façade consistant à remplacer des patronymes européens par des noms locaux, mais de rebâtir à l'état brut un système pensé par et pour les Camerounais.

Une contradiction majeure paralyse pourtant son ambition : l'ensemble des cadres administratifs et des intellectuels du pays ont été formés à l'école occidentale. Ils ont été façonnés pour être les auxiliaires de l'administration coloniale. Ahidjo redoute que ses élites soient structurellement incapables de se dépouiller de leurs habits d'emprunt. Mais le temps presse et le choix manque. Il lui faut dénicher, au sein de cette intelligentsia, l'homme capable de mener cette révolution culturelle. Au moins un.

 

Le Professeur

De leur côté, les Renseignements généraux surveillent de près un groupe d'intellectuels étiquetés comme « agitateurs ». Ces derniers se réunissent régulièrement pour disséquer et vilipender le système éducatif officiel. La police politique n'a pas encore sévi ; leurs diatribes restent, pour l'heure, plus académiques que séditieuses.

Parmi ces esprits frondeurs figure le professeur Étienne Bebbe Njoh. Ancien élève du prestigieux collège Libermann, il est titulaire d'un doctorat en mathématiques de l'université de Besançon, en France, où il a exercé comme assistant avant de regagner sa terre natale. Désormais enseignant à l'université de Yaoundé (Ngoa-Ekélé), l'unique université du pays, son profil intrigue autant qu'il inquiète le pouvoir. Bebbe Njoh est un homme insaisissable : il côtoie de hauts dignitaires du régime tout en fréquentant assidûment des opposants notoires, dont certains ont déjà connu les geôles de la dictature.

Le chaînon manquant : Au-delà de son impressionnant bagage scientifique, le professeur a fréquenté le Centre international d'épistémologie génétique (CIEG) de Genève, fondé par Jean Piaget. Il y a été initié à des méthodes d'apprentissage révolutionnaires, aux antipodes du modèle magistral et rigide hérité de l'Occident.

Faute d'alternative, Ahidjo décide de tenter le pari Bebbe Njoh.

 

La Convocation

Depuis leur retour d'Europe au début des années 1970, ces jeunes intellectuels se cloîtrent chaque semaine dans une villa de la vallée Bastos. Leurs débats sont d'authentiques acrobaties intellectuelles : ils tentent de marier les pédagogies progressistes de Piaget, Montessori, Freinet ou Steiner-Waldorf aux théories de la négritude et à l'afrocentricité de Cheikh Anta Diop.

C'est au crépuscule d'une de ces sessions, alors que le dernier invité vient de franchir le seuil, que deux hommes en costume frappent à la porte. Sans un mot d'explication, ces agents mutiques remettent à l'hôte une enveloppe contenant une convocation officielle. Le texte est laconique : le Professeur est attendu au palais présidentiel le lundi suivant, à 8 heures précises. Les messagers s'éclipsent sans attendre de réponse.

Le week-end du 17 et 18 mars 1973 se déroule dans une atmosphère de plomb. Chez les Bebbe Njoh, l'angoisse est palpable. Dès réception du pli, le professeur réunit son premier cercle et prend conseil auprès de son frère aîné, Jacques Bebbe, premier maire de Douala, dont l'épouse infirmière gravite dans l'entourage de la première dame, Germaine Ahidjo.

Sous le régime d'Ahidjo, le palais n'est pas un salon de thé. Nombreux sont ceux qui, franchissant ses grilles sur convocation, se sont volatilisés à jamais. L'entourage du professeur le supplie de prendre la poudre d'escampette. Mais les esprits les plus lucides le retiennent : si le régime avait décidé son arrestation, la police serait déjà là. Cette convocation est une chance, une brèche pour s'expliquer.

 

L’Audience

Au matin du lundi 19 mars 1973, le professeur Bebbe Njoh se présente au palais. Il est immédiatement introduit dans un salon d'audience où le chef de l'État le rejoint sans tarder, trahissant sa propre hâte d'en découdre avec le dossier. Sans fioritures, le président expose le motif de ce tête-à-tête.

À mesure qu'Ahidjo parle, les traits du professeur se détendent, puis s'illuminent. Soulagé de voir s'éloigner le spectre du cachot, il est pris d'une véritable extase : le chef de l'État l'interpelle précisément sur l'obsession qui dévore ses nuits depuis des années. Après un quart d'heure d'un monologue précis où il dresse le cahier des charges de la future école camerounaise, le président cède la parole au scientifique.

Bebbe Njoh, transporté par sa passion, se lance alors dans un exposé intarissable. Présente dans le salon, Madame Amana, conseillère présidentielle à l'éducation, voit se confirmer le vieil adage populaire : « Lorsqu'un intellectuel vous répond, vous ne vous souvenez déjà plus de la question que vous lui aviez posée. »

Après quinze minutes de plaidoirie, alors que le professeur suggère la création d'un organisme dédié à la recherche pédagogique, Ahidjo saisit la balle au bond :

— « C’est bon. C’est la mission que je vous confie. Mes collaborateurs prendront attache avec vous pour les modalités pratiques. »

Mais le professeur, emporté par son élan, poursuit sa démonstration pendant dix minutes supplémentaires, détaillant par le menu son plan d'action. Exaspéré par cette logorrhée académique, Ahidjo le coupe net d'une phrase entrée dans l'histoire administrative :

— « Ça suffit, Monsieur Bebbe. Ne m’expliquez plus, allez réaliser ! »

 

                                                         La première promotion du Centre Educatif D'Ekoudou Bastos en 1981

 

L’Institut

Portée par le volontarisme de fer du chef de l'État, la machine administrative s'ébranle à une vitesse inhabituelle. En collaboration avec l'UNESCO, les décrets s'alignent. En septembre 1973, l’Institut National de l’Éducation (INE) voit officiellement le jour par décret présidentiel. Doté d'une autonomie de gestion bien qu'organiquement placé sous la tutelle du ministère de l'Éducation nationale, l'INE devient le laboratoire officiel du renouveau pédagogique camerounais. Plus tard, l'institution sera rebaptisée Centre National d'Éducation (CNE).

Sa mission est titanesque : repenser l'apprentissage de la maternelle à l'enseignement supérieur, sans oublier l'éducation non formelle. Durant sa première décennie, l'institut fonctionne comme un bureau  de « tropicalisation » des savoirs. Les chercheurs parcourent le monde, sillonnent l'arrière-pays camerounais et étudient les structures cognitives des différentes cultures locales pour les adapter aux exigences modernes. Les réformes, distillées par touches successives, portent leurs fruits : la qualité des diplômés camerounais commence à susciter l'admiration et le respect bien au-delà des frontières de l'Afrique francophone.

Pour le professeur Bebbe Njoh, cependant, le compte n'y est pas. Jugeant les réformes administratives trop timorées, il exige une rupture radicale : la création d'écoles pilotes expérimentales pour appliquer in vivo ses théories révolutionnaires. Son ministre de tutelle lui oppose une fin de non-recevoir catégorique. Pour la bureaucratie ministérielle, le CNE doit rester un sanctuaire de recherche pure ; il n'est pas question de le laisser bâtir un système scolaire parallèle.

Pugnace, le professeur sollicite et obtient une seconde audience auprès d'Ahmadou Ahidjo à la fin de l'année 1979. Pour contourner le blocus budgétaire du ministère, Bebbe Njoh propose d'ouvrir le projet aux investisseurs privés et aux organisations internationales. Mais en cet hiver 1979, le président, qui se sait secrètement malade, a la tête ailleurs. Distrait, l'esprit accaparé par sa succession future, il écoute à peine le plaidoyer du mathématicien. Il acquiesce d'un hochement de tête las et lâche pour se libérer :

— « C’est d'accord, allez-y, essayez. Mais ne marchez pas sur les plates-bandes du ministre. »

Une formule sibylline qui laissait le professeur face à lui-même.

 

Le Centre Éducatif

Après avoir buté contre les méandres de la bureaucratie, le professeur doit se rendre à l'évidence : l'État ne déboursera pas un franc CFA pour ses écoles expérimentales. L'aventure sera privée, ou ne sera pas.

Obstiné, Bebbe Njoh décide de financer la structure sur ses propres deniers, convaincu que le succès de l'expérience finira par contraindre l'État à prendre le relais. Hauts fonctionnaires, le professeur et son épouse (enseignante contractuelle) jouissent alors d'une solide surface financière auprès de la Société Camerounaise de Banque (SCB). Ils contractent un prêt immobilier conjoint. Officiellement, les fonds sont destinés à acquérir un terrain dans la lointaine périphérie d'Ekoudou (le futur quartier chic de Bastos) pour y bâtir leur résidence de fonction.

Dans le secret, les plans de la villa sont modifiés : la bâtisse se transforme en un édifice d'un étage avec sous-sol, abritant quatre salles de classe, des sanitaires et un bureau administratif. Le bâtiment est prêt à accueillir le Centre d’expérimentation des méthodes éducatives d’Ekoudou-Bastos.

N'ayant pu obtenir l'autorisation d'ouvrir un centre de recherche privé — un statut juridique inexistant pour l'époque —, le couple se résout à demander l'agrément d'une école classique sous le nom de Centre Éducatif d’Ekoudou-Bastos.

L'école ouvre ses portes clandestinement au milieu de l'année scolaire, en janvier 1981, avec un effectif de seulement sept élèves répartis entre la maternelle et le primaire.

Quelques jours après cette rentrée confidentielle, le professeur sollicite un ultime entretien avec le président pour clarifier sa position. Ahidjo le reçoit, mais l'entretien est glacial et expéditif. Avant même que le scientifique ne déploie ses arguments, le chef de l'État l'interrompt : il sait déjà tout. Il lui confirme qu'il s'agit à ses yeux d'une entreprise strictement privée et que l'État restera spectateur. Il l'enjoint toutefois à poursuivre cette œuvre personnelle qu'il promet d'observer de loin.

Ce que le professeur ignore à cet instant, c'est qu'Ahidjo a déjà arrêté le calendrier secret de sa propre sortie de scène.

 

L'Héritage

Le 4 novembre 1982, lorsque le président Ahidjo surprend la nation en annonçant sa démission, le Centre Éducatif Bastos compte une trentaine de pionniers. Portée par la devise « Sapere aude » (Ose savoir) et arborant le carré logique pour emblème, l'école incarne l'avant-garde de la transmission des connaissances au Cameroun.

L'histoire donnera raison à l'obstination du Professeur. En 2015, la signature d'un accord décennal avec le Centre Montessori de France fait de l'établissement le laboratoire d'introduction de la méthode Montessori sur le sol camerounais. En septembre 2026, l'école entame un nouveau chapitre de son odyssée pédagogique en déployant sa propre méthode : la Méthode Filo. Adaptation contemporaine de la démarche Steiner-Wandorf, elle place désormais le raisonnement pur et la créativité au cœur de la formation des élites africaines de demain.


-Club Journal- Centre Educatif Bastos